La liberté est un luxe, et comme tous les raffinements de ce monde, le pauvre n’y a pas droit. Elle ne se borne pour eux qu’à un idéal qui les illusionne juste assez pour que se dessine autour d’eux, au fil des années, les chaines resserrées de la servitude. Car en vérité, cette liberté qu’on lui vend est fragmentée, cloisonnée, et bien stupide celui qui la prend aux mots. Il n’y a finalement que le temps et l’argent. Les deux manquent au pauvre. Le temps qui lui est échu est distordu. Il ne peut pas se permettre de creuser ses idées, de les expérimenter et de s’y tenir sans que sans cesse, l’hideuse nécessité ne vienne frapper à sa porte. Malheur à vous, curieux touche-à-tout, amoureux de la vie et des hommes, vous finirez par les haïr. Si passionnants qu’ils soient, eux et leur histoire, ils vous feront payer l’intérêt que vous leur portez. Minute par minute ils grignoteront le temps qui vous est imparti, à vous. Votre incommensurable erreur vous la réaliserez plus tard lorsque, bien dispersé, partout et nulle part à la fois vous constaterez que toutes les portes vous sont fermées, que toutes les cases sont prises. Dans la fougue de votre stupide jeunesse, vous vous êtes persuadés qu’une vie de papillonnage était possible. Drapé d’idéal puéril vous avez dilapidé les précieuses années qui vous sont allouées pour bâtir, construire votre petite prison. Vous vous êtes même moqués, plein d’orgueil et de mépris mal placés, de tous ces gens qui empruntent le parcours honni de la stabilité. A mesure que la réalité vous a donné tort, ce voile de cynisme s’est transformé en frustration. Vous vous êtes offusqués contre une société qui vous a menti. La liberté ? Le mérite ? La culture ? L’esprit critique ? Des fadaises dont on vous a pétri l’esprit, des illusions qui vous ont bercé du romantisme stupide des intellectuels ratés. Ces très belles choses sont réservées à ceux qui se sont affranchis de la nécessité. Eux seuls peuvent se permettre de butiner d’une passion à l’autre. Vous, vous devez survivre. Vos ressources, votre volonté doivent se tendre vers un seul impératif: ne pas mourir seul dans un caniveau. Peu importe au monde que vous soyez un clochard savant, que malgré votre apparente misère vous ayez lu Aristote, que vous ayez vibré pour Molière et que Spinoza soit votre maitre à penser. Tout ce beau monde n’en a cure. Pendant que vous vous plongiez dans la culture des puissants, vous entreteniez la vaine illusion: la culture ne vous sauvera pas, d’elle ne proviendra ni le pain sur votre table ni l’assurance de vieux jours paisibles. Et pourtant vous persistez, à grands renforts des mots sublimes des pères de votre petite chapelle et tout illuminé, tout savant que vous puissiez devenir, on vous laissera mourir, nourri seulement des petites vanités dont vous vous êtes repu l’ego.

Enfin, quand il ne restera de vos belles idées que des haillons informes et déchirés par la réalité, vous vous résignerez. Vous embrasserez enfin la seule voie que tout un système avait tracé pour vous bien avant même votre naissance: celle du tâcheron, de l’exécutant. Vos connaissances ne seront alors que du sel sur vos plaies qui suppurent, vous avez échoué et vous saurez pourquoi. Vos souffrances et vos regrets résisteront à l’oubli, nourries par toutes ses choses que vous savez et qui vous interdisent l’ignorance du mouton qui placidement se rend à l’abattoir. Vous connaitrez tout du couperet qui vous égorgera, vous verrez dans l’ombre le boucher qui l’aiguise. Point d’étourdissement pour vous, pauvre vache sacrifiée sur l’autel de productivisme. Vous n’êtes que ce à quoi vous servez, et quand on est pauvre, c’est bien peu de choses.