Aujourd’hui nous n’étions que tous les deux et la conversation allait bon train. Cet homme se révélait profondément sympathique. Ce constat me plongeait dans une fureur sourde. Le  bougre n’était qu’un finalement qu’un homme ordinaire, il n’avait rien du démon que j’avais imaginé. Sa confondante banalité ajoutait à mon malaise : à quoi bon nourrir des sentiments si extrêmes pour quelqu’un d’aussi futile ? Toutes mes pulsions vengeresses n’avaient plus rien sur quoi s’appuyer, ma colère qui brûlait comme un phare dans la nuit s’éteignait, à mesure que je le fréquentais.

Il ouvrait la voie sur le sentier qui filait le long de la côte. L’érosion avait par endroit entamé si profondément la roche qu’il fallait contourner ces entailles béantes dans la roche avec la plus grande prudence. Engoncé dans sa parka vert bouteille, les cheveux blancs et fins de son crâne dégarni flottaient au gré du vent, découvrant une nuque épaisse et rougeaude. Il se retourna pour me faire face. Un grand sourire illuminait sa face charnue, ses yeux humides se plongeaient dans les miens et trahissaient une mystérieuse affection pour moi. En effet, nous ne nous connaissions que depuis trois mois, et pourtant une sorte d’alchimie s’était produite.

« Allez, ce week-end je t’emmène sur la falaise. Tu verras, c’est parfait pour décompresser. On a un boulot de dingue en ce moment, faut bien qu’on se détende ! »

J’avais réussi à l’atteindre, à rejoindre la petite entreprise de bâtiment qu’il dirigeait. Trois mois avaient suffit : il m’adorait. La trajectoire de mes propres émotions était bien plus chaotique. J’oscillais de plus en plus dangereusement entre la haine, mon moteur jusqu’ici, et la compassion. Pire, ces dernières semaines j’avais senti naître une pointe d’affection prendre racine dans mon cœur. Aujourd’hui, il me fallait trancher.

« Alors, ça revigore pas vrai ?! »

Il semblait heureux, sans soucis particulier. Il profitait du moment et aucune ombre ne paraissait ternir sa félicité. Cette insouciance manifeste me piqua comme l’acier chauffé à blanc. Je le laissais me guider à travers les chemins escarpés des falaises normandes. La Manche, agitée et recouverte d’un ciel gris perle frappait la roche calcaire, loin en contrebas. Le soleil brillait derrière le voile grisâtre et une pluie fine transformait la terre en une glaise collante qui s’attachait à nos bottes. La brutalité aveugle des forces éternelles de la nature réveillèrent en moi comme un instinct animal. A la manière des lames qui se brisaient sur les rochers, j’imaginais un couteau qui perçait les chairs.

Perdu dans mes fantasmes meurtriers, je tâtais mon couteau à travers ma poche. Imperceptiblement, je réduisais la distance entre nous deux. La pluie se mit à tomber plus dru, une tache noire d’encre teintait le ciel. J’étais si près de lui que je pouvais suivre le rythme de sa respiration. Je glissai ma main dans ma poche, le cliquetis de la lame qui se déploie fut étouffé par le clapotis de la pluie. L’éclat vif-argent de l’acier suivit aussitôt. J’empoignai fermement l’instrument de ma vengeance, ma main ne tremblerait pas. Je sortis brusquement de ma rêverie lorsqu’il fit un mouvement brusque de la main pour couvrir sa tête d’une capuche. Par réflexe, je rangeai mon couteau en un éclair. Pourquoi diable hésiter ? N’était-ce pas le moment d’agir ? Ma fureur contre moi-même m’envahissait, lorsque soudain il disparut. J’étais seul sur le sentier.

« Oh merde, aide-moi ! »

Il avait glissé sur la terre humide et gisait désormais à moitié dans le vide, sa main crispée autour d’un rocher auquel il devait la vie sauve.

Il me regardait, suppliant et se débattant au dessus du vide, la main tendue vers moi. Le désespoir dans ses yeux, comme un nectar, emplissait mon âme d’une ardeur nouvelle. Mon regard plongé dans le sien prenait plaisir à voir s’écarquiller ses pupilles : il allait mourir, il le savait. Et il ne pouvait que constater mon immobilisme, ma délectation cruelle. Plus que tout, c’est cette incompréhension qui l’épouvantait. Quelle sorte de monstre pouvais-je être pour le laisser ainsi entre la vie et la mort ?

Un pas après l’autre je m’approchais lentement du précipice. Mon esprit flottait et je décidai de me laisser aller au destin. Advienne que pourra, j’en avais assez de réfléchir. Que mes passions décident pour moi de la marche à suivre. Mon couteau à la main, je m’avançai. L’idée d’exercer une domination absolue sur cette vie qui ne dépendait que de mon bon vouloir m’enivrait. Je me sentais tout-puissant, enfin, je reprenais le contrôle sur une partie du chaos. Comme un chat qui joue avec sa proie je m’accroupis près de ses mains meurtries qui s’accrochaient désespérément à la roche. Sourd à sa logorrhée, je la devinait mi-suppliante, mi-vindicative. Lentement je brandis mon couteau, prêt à en planter la lame effilée dans sa main fébrile. Le temps de mon geste, le monde semblait ralenti. Ses yeux n’exprimaient plus que la terreur et, à mesure que la fatalité approchait, la résignation. Une dernière fraction de seconde et il périrait enfin.

Le couteau s’enfonça jusqu’à la garde dans la glaise. Non, sa mort ne me satisferait pas. Je le voulais blessé, tout comme il m’avait blessé. Je voulais assombrir sa vie, arracher de son visage l’insupportable sourire qu’il arborait si souvent. J’étais sa part d’ombre qu’il fallait lui rappeler. Une plaie qu’il fallait rouvrir. J’agrippai fermement son avant-bras et le hissai sur la terre ferme. Haletant sur le sol, il leva les yeux vers moi :

« Merci… » dit-il simplement.

«C’était moins une, papa.»

Je n’oublierais jamais l’expression de son visage. Abasourdi, à genoux devant moi, il sanglotait de honte. Désormais il ne pourrait plus fuir comme autrefois.