Une lumière crue et froide envahit la chambre lorsqu’elle pressa l’interrupteur. Le week-end était bel et bien fini et il fallait de nouveau se préparer à endurer le quotidien. Frissonnante, Daphné s’extirpa péniblement de la chaleur de ses couvertures et enfila aussitôt son pull en laine. La pluie qui venait s’écraser contre la vitre lui glaça les os par avance. Son regard se perdit dans le ciel blafard, qui offrait un bien étrange spectacle. Le soleil était au zénith, son disque laiteux était entouré par une épaisse bande noire et les nuages semblaient s’en écarter, comme meurtris par cette lumière sombre qui les colorait. Tout à coup, l’astre se mit à luire et transforma le monde sensible en une vaste étendue blanche, parfaitement lisse et neutre. Une seconde plus tard, le soleil avait disparu et la nuit avait repris ses droits sur ce matin de novembre. Daphné resta pétrifiée quelques minutes, comme absente de sa propre vie, puis repris ses habitudes. Elle poussa le radiateur à fond et alluma la télévision.

Les images d’un gigantesque champignon incandescent illuminèrent la pièce encore plongée dans la pénombre. Le panache de feu semblait s’élever sans fin, les immeubles s’écroulaient, balayés par le souffle de l’explosion. « Jérusalem rayée de la carte : Israël frappé par une bombe atomique d’origine inconnue ». Subjuguée par le feu de l’atome, Daphné n’en croyait pas ses yeux. Elle avait de plus en plus froid, elle se sentait comme dans un couloir balayé par les courants d’air. A demi-consciente, elle ferma la porte de son petit appartement et descendit les escaliers qui menaient à la rue. Les gens se rassemblaient autour des kiosques et des bistrots qui diffusaient les images de la catastrophe : « Premières estimations : au moins un million de morts ». Soudain, Daphné se mit à rire, emplie d’une joie indescriptible. Elle dansait sur le trottoir et ricanait tandis que d’autres s’effondraient en larmes, se mettaient à courir. Un homme poignarda une femme hilare qui pleurait, puis se rendant compte de son geste, tomba à genoux sur le sol et se mit à hurler. Daphné se sentit passer de la joie à la tristesse, de l’excitation la plus vive à l’atonie, elle eut envie de tuer, de jouir, de mourir, de dévorer. Ses sensations s’entremêlaient dans une tempête d’envies irrépressibles, aussitôt balayées par des envies contraires. Un nouveau flash de lumière blanche recouvrit tout et le soleil blanc cerclé de noir reprit sa place dans le ciel, la foule se figea et tout s’apaisa enfin. Les passants constatèrent les dégâts de cette brève hystérie collective, certains se battaient, d’autres copulaient dans les caniveaux.

Daphné se mit à courir pour regagner son appartement, l’heure n’était plus aux préoccupations triviales, quelque chose avait changé dans le fonctionnement du monde. Cette explosion, à des milliers de kilomètres de là avait tout bouleversé. Elle non plus n’était plus la même, elle le sentait. Bien qu’elle fut maître de ses mouvements, sa volonté semblait comme dédoublée. A chaque mouvement, chaque pensée, réagissait Daphné mais elle n’était plus seule. En elle se déployait avec la même force, la même intensité, une autre conscience qui parfois opposait une résistance et refusait ses interprétations. Elle passa la journée dans cette torpeur. Chaque fois qu’elle prenait une décision, sa conscience entrait en conflit avec elle-même jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Et elle se réveillait, assise sur son lit, le regard figé. Dehors, le temps s’était arrêté. Le soleil trônait au milieu d’une brèche sombre, gigantesque plaie béante déchirant le ciel couleur de fer. A la vue du ciel lacéré, Daphné ressentit un désir irrépressible : celui d’y entrer, de ne faire plus qu’un avec lui. Chaque fibre de son corps voulait répondre à cet appel. Soudain, elle pensa à son vieux père, elle l’imaginait perdu au milieu du chaos et se mit en tête de le retrouver. Une bouffée de haine et de dégoût la submergea tout entière. Elle l’aimait comme une fille, et le haïssait comme une femme trompée, humiliée.

« Rends-toi au point le plus élevé, et laisse-toi guider »

Sans même s’interroger une seule seconde, Daphné sorti en trombe de son appartement. Elle traversa les rues, théâtre des plus folles absurdités, sans même les voir; et se dirigea machinalement vers Ivory Tower, le plus haut gratte-ciel de la ville. Par l’escalier de secours, elle commença son ascension, marche après marche, les yeux rivés vers le sommet baigné de lumière, son corps ne lui répondait plus mais paraissait mu par une force inépuisable. Elle arriva au sommet de la tour en quelques instants, malgré ses 700 mètres de hauteur. Sur le toit, le silence régnait. L’agitation de la ville devenue folle ne semblait pas atteindre de telles hauteurs. La brèche était là, grande ouverte. Le soleil dansait dans les pupilles subjuguées de Daphné, la pluie glacée perlait sur son visage.

« Fais-moi confiance, abandonne-toi. Il n’y a plus rien pour toi ici. Les cieux se sont déchirés sous le poids des âmes. La frontière s’est ouverte, et les morts se déversent sur les vivants. Ma petite chérie, ma petite fille, tu m’as tellement manqué. Nous ne faisons plus qu’un à nouveau, et là ou je t’emmène, nos deux âmes fusionneront dans l’éternité. »

Daphné sentit dans les tréfonds de son être se débattre une créature chétive, dont les cris à peine audibles se perdaient dans des torrents de joie, une joie si intense, si forte qu’elle finit par l’engloutir tout entière. Ses pieds quittèrent le sol, la brèche se rapprochait, le soleil était maintenant si grand qu’il semblait envahir tout l’espace. Elle distinguait les grands filaments opalescents qui coulaient en cascade à travers la brèche vers le monde des vivants. Le corps de Daphné semblait se dissoudre à mesure qu’elle se rapprochait de l’astre blanc. Puis il n’y eut plus qu’un grand vide immaculé.