Les brumes recouvraient les plaines arides du Tartare, lieu de perdition où les âmes damnées par les Dieux expiaient leurs crimes. Par delà les lacs de souffre et de poix bouillonnante, les cris des suppliciés résonnaient au royaume d’Hadès. Pourtant, un homme vêtu d’un simple pagne, grand et musculeux, s’en allait d’un pas tranquille vers une gigantesque pierre ronde. Chantonnant d’un air débonnaire, il faisait craquer les jointures de ses mains calleuses. Arrivé à proximité du rocher, il étira ses membres, arrima ses pieds au sol, et se mit à pousser la pierre de toutes ses forces. Laborieusement, il lui fit gravir les premiers centimètres d’une longue ascension vers le sommet d’une crête. Haute et menaçante, la colline de pierre noire se découpait dans la nuit éternelle de l’Erèbe. Après plusieurs heures d’efforts, le visage ruisselant de sueur, Sisyphe hissa le roc jusqu’au sommet et soupira de satisfaction. Le rocher s’immobilisa. L’homme fit un pas de côté et contempla la pierre se mouvoir d’elle-même. Dans un immense fracas, elle dégringola la montagne, de plus en plus vite, arrachant des quartiers de roc sur son passage. Sisyphe la suivait et redescendait à son tour. Son pas lourd sur le sol l’entourait d’un nuage de poussière. Le temps de la descente, Sisyphe recommença de chanter.

Du haut de l’Olympe, le regard courroucé de Zeus, maître des cieux, sondait les profondeurs et foudroyait Sisyphe. L’ire sourde de l’assembleur des nuées présageait d’une catastrophe à venir. Héra qui passait par-là frissonna à la vue de son mari si furieux :

– Qu’avez-vous donc mon époux ? Un mortel vous aurait-il une nouvelle fois ridiculisé ? Mon pauvre ami, ces créatures font décidément bien peu de cas de vos commandements…

La moue moqueuse de sa femme lui fit bouillir le sang ; il lui jeta un regard noir qui aurait suffi à la tuer sur place si Héra, la déesse aux bras blancs, avait pu mourir.

– Va-t-en, femme, avant que je ne passe ma colère sur toi. Tes paroles me font l’effet d’un poison.

Héra regarda dans la même direction que Zeus et ensemble ils observèrent en silence Sisyphe qui poussait de nouveau son rocher. Son visage, bien que déformé par l’effort, arborait un léger sourire à chaque centimètre parcouru. Ses yeux, flamboyants, surmontés d’épais sourcils froncés restaient fixés sur le sommet.

– La détermination de cet homme m’impressionne. De quel dieu a-t-il les faveurs ? Car je vois là l’œuvre de l’un des nôtres, assurément. dit Héra.

– Non, ce misérable ne reçoit l’aide de personne, il est seul à l’œuvre. Lui, simple mortel, ne souffre pas comme j’exige qu’il souffre !

– Eh bien tue-le, torture-le, fais le mettre en pièces ! siffla la déesse.

Pallas vint joindre ses yeux pers au spectacle.

– Père, quelle peine que celle de cet homme ! Je ne sais de quel affront il s’est rendu coupable à votre endroit, mais je sais en revanche que rien de ce que vous pourrez lui infliger n’entamera sa volonté : accepter de pousser un rocher pour l’éternité, c’est accepter tout le reste.

Ignorant des commérages divins dont il faisait l’objet, Sisyphe était au dernier quart du chemin.

Ses épaules, plaquées contre la pierre rugueuse poussaient toujours plus fort vers l’avant. Il sentait à chaque contraction de ses muscles l’énergie parcourir ses membres jusqu’à la paume de ses mains écorchées. En faisant bouger cette pierre, en transférant sa force à cette masse inerte, Sisyphe laissait sa marque sur le monde. Lui, le rocher, la montagne : voilà toute l’étendue de son univers. Ses pieds, fermement enfoncés dans le sol, son corps, expression tout entière de sa volonté, la pierre qui lui répondait et se laissait mouvoir. Trois maillons d’une même chaîne, trois éléments essentiels au mouvement perpétuel du monde, qui n’a de raison d’être que sa propre perpétuation. Sisyphe luttait, tel l’arbre qui croît toujours plus haut vers le soleil, avide de sa lumière. L’homme n’existait plus en dehors de ce monde, ne désirait plus rien d’autre que la seule chose désirable ici-bas : arriver la-haut, atteindre le faîte de la montagne. 

Sisyphe, les mains sur les hanches et le souffle court, contemplait une nouvelle fois la pierre dévaler la colline. Lors de la prochaine ascension, peut-être vaudrait-il mieux tirer davantage profit du dénivelé ? Il avait encore tant de progrès à faire sur son souffle, sur ses prises d’appuis ; tant de manières de parfaire son œuvre. Perdu dans ces pensées, il remarqua à peine la scène extraordinaire qui se jouait sous ses yeux.

Zeus, Héra et Pallas étaient bel et bien descendus ici, dans les profondeurs de l’oubli, et semblaient se quereller. Arrivé non loin de ces dieux tapageurs, ceux-ci se tournèrent vers Sisyphe:

-Toi, fit Zeus, pourquoi sembles-tu si satisfait ? Que fais-tu donc ici ?

– Je me contente d’obéir à tes ordres, divin Chronide. Jadis tu me condamnas à faire grimper ce rocher sur cette colline pour l’éternité, eh bien je m’y emploie.

– Tu ne souffres pas ! écuma le roi des dieux.

– Pour quelle raison devrais-je souffrir ? Pousser ce rocher, je n’ai que ça. Ma vie est simple, je n’attends rien, je n’espère rien, je ne pense à rien qui n’ait de rapport avec ma tâche.

– Sisyphe, même au cœur du Tartare tu as trouvé le chemin de la liberté. Père, admettez-le, quelque soit le châtiment, cet homme n’en souffrira pas.

– Eh bien soit, voyons comment Sisyphe s’en sortira face aux turpitudes d’un monde plus vaste !

L’espace d’un instant, Sisyphe perdit connaissance et reprit conscience au sommet du mont Ida. Les vallées fertiles qui menaient jusqu’à Ilion s’étendaient à l’Est. L’Ouest, bleu d’azur, miroitait du soleil sur les eaux. Sisyphe balaya du regard l’immensité du monde. Que faire à présent ? Où aller ? D’un pas lent, il entama la descente : « Peu importe, tout est égal, tout est bien. »