Charles Templeton, un riche industriel du nord de l’Angleterre, gisait dans l’ornière boueuse d’une route de campagne. L’inspecteur Edmond Thornby examina minutieusement la dépouille : deux balles de revolver en plein cœur. En fouillant les poches du défunt, il découvrit une lettre dont l’entête était déchirée. Son contenu, d’une extraordinaire véhémence, débordait de menaces. L’écriture raide et serrée des mots cédait petit à petit à la fureur, si bien qu’en bas de page, au moment de signer « Elizabeth », la plume de l’auteur avait bien failli transpercer le papier. Thornby alluma sa cigarette, monta à bord de sa Bristol 401 et se dirigea vers Blackpool. Les Templeton habitaient un manoir cossu dans la campagne environnante. La bâtisse, perchée sur une colline, s’élevait au milieu du domaine. Parvenu à l’orée du chemin qui serpentait jusqu’à la demeure, le majordome auquel il présenta sa carte de police ouvrit la barrière sans un mot. Alors que Thornby garait sa berline dans la cour de gravier blanc, un homme en complet noir quittant la maison le salua d’un coup de chapeau.

Il s’apprêtait à saisir le heurtoir lorsque son regard s’attarda sur une jeune fille pâle et frêle qui s’affairait dans la véranda. Elle ornait un vieux vase d’une rose rouge fraîche. La béatitude juvénile de son sourire tranchait avec la couleur terne de ses yeux gris souris. Lorsque le heurtoir de bronze frappa la porte, la petite se précipita pour ouvrir.

– Bonjour Monsieur. Bienvenue au Manoir Templeton. Avez-vous rendez-vous ?

– Veuillez prévenir madame de ma présence s’il vous plaît. Son sourire s’évapora lorsqu’il lui présenta sa carte de police.

– B…Bien, entrez donc.

Il fut reçu par la maîtresse de maison qui le toisa de la tête aux pieds et lui jeta un « que voulez-vous ? » des plus glaçants. A l’annonce de la mort de son mari, Elizabeth Templeton s’effondra théâtralement dans un fauteuil du living-room. Elle sanglotait si fort que l’énorme bouquet de roses sur le meuble derrière elle menaça de lui tomber sur la tête.

– Et cette pauvre Molly ? Lui avez-vous annoncé la nouvelle ? Oh Charles l’adorait comme sa propre fille !

Molly qui apportait le thé, fit tomber le plateau et partit en courant, sans retenir ses pleurs.

– Madame j’ai été diligenté pour résoudre cette affaire, voici ma carte et mon numéro de téléphone. Une dernière chose avant de vous quitter : qui était donc cet homme que j’ai vu dans la cour en arrivant ?

– Oh c’est Thomas, Thomas Lange, le secrétaire de Charles.

– Fort bien, au revoir Miss. A très bientôt.

Thornby passa la journée du lendemain à fouiller dans les papiers chez le notaire de Charles, qui réglait les affaires courantes du défunt. A la lueur de la bougie, il lut « Testament de Charles B. Templeton » ; quelques lignes plus loin : « A M.S, l’enfant que je n’ai jamais eue, je lègue mes propriétés, usines et mines ». Pas une ligne concernant sa femme. Thornby convoqua les principaux suspects le lendemain soir au manoir.

Le living-room des Templeton, illuminé par le feu qui ronflait dans l’âtre, semblait en proie à l’incendie. Ms Templeton avait peine à garder sa raideur habituelle, une goutte de sueur perlait sur son front. Elle, d’ordinaire si sèche et froide, paraissait étouffer.

– Ms Templeton, vous dites que votre mari s’était absenté pour la mine de houille qu’il voulait vendre dans le Lancashire, or personne là-bas ne semble avoir entendu parler d’un changement de propriétaire.

– Évidemment ! Puisqu’il a été tué sur le chemin ! Il s’y rendait pour signer l’acte de vente.

– L’actuel gérant de la mine n’a jamais entendu parler d’une vente.

– Eh bien c’est un menteur ! Pourquoi le croire lui ?

– Pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’ai trouvé dans la poche du manteau de votre mari cette lettre de vous dans laquelle vous faites mention de votre amant, Mr Lange ici présent je crois: « ma nouvelle vie avec lui commence ce soir, et nous avons tous les deux le désir d’en finir avec l’ancienne ». Je pense que Mr Lange est la personne dont vous parlez dans cette lettre, et j’y vois une menace que vous avez mise à exécution tous les deux.

– Charles et moi nous nous haïssions depuis longtemps, c’est vrai. Mais je ne l’ai pas tué !

L’inspecteur tira sur sa cigarette et observa longuement l’expression d’indignation épouvantée de Ms Templeton.

– Je ne le crois pas en effet, qui donc peut-être assez stupide pour ne pas faire les poches de sa victime ?

– A…Absolument ! Je ne suis pas une meurtrière, et encore moins une sotte ! Molly, allez donc chercher ma tisane !

Molly s’apprêtait à quitter la pièce lorsque Thornby l’interpella :

– Attendez une minute ma chère ! Mr Lange n’était pas seulement l’amant de Ms Templeton, il était aussi devenu le vôtre. Le jour où je me suis présenté ici, je vous ai observé et vous aviez les airs d’une jeune fille amoureuse, lorsque vous orniez votre petite véranda avec cette rose. Une rose qui faisait partie du même bouquet que Mr Lange a offert à Ms Templeton ce même jour où je l’ai croisé dans la cour. Mr Lange, en tant que secrétaire de Charles vous aviez accès à son testament. Or vous aviez vu qu’il y avait inscrit sa chère Molly qu’il aimait « comme sa fille » selon les propres mots d’Elizabeth. Dès lors vous avez entrepris d’utiliser cette petite pour mettre la main sur cet héritage. Le temps pressait puisqu’il allait cette nuit là vendre une partie de ce patrimoine que vous considériez déjà comme vôtre. Vous l’avez séduite, vous avez profité de sa candeur. Éprise de vous, celle-ci vous a fourni une lettre dans laquelle il était évident que les Templeton se détestaient cordialement, pensant que cette lettre serait une preuve suffisante pour incriminer Ms Templeton. Celle-ci en prison, Molly aurait été la seule héritière de Charles. Dieu sait ce que vous auriez fait ensuite de cette pauvre enfant. Thomas Lange je vous arrête pour meurtre avec préméditation. Molly Shearer, je vous arrête également pour complicité de meurtre.