« Qu’on libère ces hommes, je suis las du sang et des cris d’agonie. Il ne sera pas dit que Ponce Pilate fût un barbare. Allez, Rome vous pardonne ».

Jésus, à genoux, releva la tête. Entre ses longs cheveux noirs se lisait sur son visage une profonde stupéfaction. Lui et ce bandit de Barabas ? Acquittés ? Il s’apprêtait à protester lorsque la foule en liesse porta les deux accusés aux nues en poussant des cris de joie. Pilate, du haut de la tribune se fendait d’un sourire bienveillant. Il prit la parole :

« Peuple de Galilée ! Je connais cet homme et ce qu’il prêche. « Aimez-vous les uns les autres ! » a-t-il dit. Voilà qui va dans le sens de la civilisation. La haine de ce vieillard d’Hérode et de ses séides appartient au passé. C’est pourquoi Jésus prendra sa place au sein de notre tétrarchie. Lève-toi Jésus, Roi de Galilée ! »

La foule hurla de bonheur et Jésus, assailli par les embrassades et les louanges semblait perdu. Ces hommes si imparfaits, rongés par le péché devaient le tuer ! Sa propre mort devait les racheter ! C’était bien ce qu’avait dit Père !

Trois jours plus tard, Jésus se morfondait sur son trône d’or, entouré par les présents de ses nouveaux sujets qui voyaient en lui le symbole d’une époque nouvelle, libérée de la guerre et des larmes. Plongé dans ses pensées, il parvenait sans cesse à la même conclusion : il était en mission sur Terre, et celle-ci consistait à mourir de la main des hommes, pour les hommes. Sa détermination raffermie, il fit appeler un laquais. Le pauvre homme émit un cri de surprise lorsque son maître lui chuchota son ordre à l’oreille. Se penchant bien bas, il sortit de la salle du trône.

Quelques minutes plus tard, un homme grand aux cheveux noirs et à l’allure patibulaire se présenta devant Jésus.

– Merci d’être venu Barabas. Vois-tu, j’ai une requête à t’adresser : je te charge d’agiter le peuple, de le faire se révolter contre les Romains. Ceux-ci, bien conscients du danger que je représente pour l’Empire me feront sûrement exécuter. Jésus, particulièrement fier de son plan attendit la réaction de Barabas.

– Majesté, pardonnez-moi cette question mais quelque chose cloche dans cette histoire. Pourquoi souhaiter l’échafaud ? Et surtout, comment comptez-vous en réchapper cette fois ?

Jésus se leva du trône et d’un geste théâtral, se drapant dans sa toge, dit :

– Barabas, les voies du Seigneur sont impénétrables. Je ne m’attends pas à ce que tu saisisses Ses motivations. Même pour moi, elles ne sont pas toujours très claires… Quoi qu’il en soit, fais ce que je demande et provoque des troubles dans toute la Judée. Présente moi comme celui qui chassera les Romains du royaume d’Israël.

Malgré tous ses efforts Barabas ne recueillait que paroles d’apaisement et appels au compromis d’une population qui, plutôt que de s’attaquer aux Romains, préconisait une concertation mesurée entre les deux partis :

« Vous comprenez, nous ne pouvons tout de même pas demander aux Romains, qui sont là depuis des siècles, de plier bagages et de partir en courant. Beaucoup d’entre eux sont chez eux ici maintenant vous savez… »

« Oh quand j’y pense, nous devons beaucoup aux Romains : j’aime leurs façons. Et puis les villes sont beaucoup plus propres, les routes beaucoup plus sûres. »

« Organisons un grand débat public ! » s’exclama, enthousiaste, un marchand influent de Tibériade.

L’idée fit florès, si bien que Barabas, dépité, retourna auprès de Jésus en compagnie d’une foule fort civique.

Arrivés au palais, Jésus fut submergé par les propositions de loi, les suggestions, les projets de conseils de concertation composés à part égale entre Romains et Juifs… Ce n’était pas la révolte tant attendue mais c’était suffisant pour menacer le pouvoir romain sur la Judée.

« Galiléens je vous ai entendus, je convoquerai à un grand débat, dans la ville de Capharnaüm, les plus hauts dignitaires de l’Empire qui nous tient sous son joug. Ensemble nous ferons plier… »

Jésus n’avait pas fini sa phrase que sa voix fut couverte par les vivats de la foule.

Les Romains avaient accepté, et toute la Judée semblait réunie à Capharnaüm pour des pourparlers. Jésus durant tout le premier jour s’était employé à exiger toutes sortes de mesures radicales sous couvert de menaces de révoltes sanglantes. Le deuxième et le troisième jour fut consacré aux doléances du peuple, que Pilate et Vitellus écoutèrent en silence. Un mois plus tard, ils s’exprimèrent enfin, Jésus pendu à leurs lèvres, avide de paroles guerrières et de sentences de mort.

« Citoyens de Judée, voilà un mois que nous parlementons et je suis désormais certain que cet exercice représente la voie de la civilisation et du progrès. Vous le savez, nous Romains sommes un peuple politique et nous nous réjouissons de voir que nos méthodes se répandent dans toutes nos provinces, même les plus reculées. C’est pourquoi nous décidons, Vitellus et moi-même, en accord avec l’empereur, de déclarer l’indépendance de la Judée ! Nous plaçons, en plus de la Galilée, la Judée sous l’égide de Jésus, sans lequel cette avancée majeure pour la concorde entre nos peuples n’aurait pas été possible. »

Abasourdi, Jésus passa la journée à serrer les mains de Romains et de Juifs enthousiastes qui saluaient la hauteur de vue de ce grand homme de paix. Poussé par l’élan populaire, Jésus prit donc ses fonctions d’unificateur du Royaume d’Israël. Seul dans le temple, il s’agenouilla et implora son père de lui montrer la voie.

« Seigneur, ma mission est un échec. Je ne suis pas le Sauveur que vous exigez. Ce peuple n’a pas besoin de mon sacrifice. Seul, il se détourne du péché. Seul, il tire un trait sur le passé, ne se repend pas, ne demande pas ton pardon. Tout le monde ici a oublié ma nature. Ils m’ont consacré comme un nouveau César, non comme ton fils. »

Dieu lui répondit:

« Ô mon fils, de là-haut j’ai observé ton action: tu as fait ce que tu as pu. Retirons-nous, ce monde est perdu. Ils ne nous suivront plus. Ne t’en fais pas, j’en créerai d’autres. Laissons celui-ci faire ce que bon lui semblera. »