Comme prévu, Morel ne mit pas longtemps à parler :

« « J’imagine que vous n’avez toujours pas réussi a obtenir cette promotion ? Quel gâchis, mon dieu quel gâchis… Si j’avais su, jamais je n’aurais autorisé ma fille à vous épouser. »

– J’avais l’habitude de discours rabaissants de mon beau-père. Mais jusque là, j’avais toujours senti ma femme de mon côté. Cette fois-ci pourtant, il n’y avait dans le regard de Jeanne que du mépris et de la colère. Visiblement, elle avait fini par se rendre à l’évidence, son mariage était un échec et son père avait raison. Ce regard m’a frappé comme la foudre. C’en était trop, et tout a basculé en un instant.

Mon corps s’est dressé d’un seul bond et ma main, comme investie d’un pouvoir magnétique, s’est soudainement trouvée accrochée au manche d’un couteau. Il ne reste dans ma mémoire que des flashs, des effusions de sang sur la pierre blanche et des cris étouffés. Quelques instants plus tard, je me trouvais au volant de mon pick-up. Le bruit des trois corps qui s’entrechoquaient à l’arrière me donnait la nausée… Après avoir passé la nuit à enterrer ma famille dans une forêt de pins, je suis rentré chez moi au petit matin. Couvert de terre et de sueur, j’ai sombré dans un sommeil de plomb. »

L’adjudant Tergal tapait violemment sur les touches de la vieille machine à écrire. Le suspect avait déjà avoué trois meurtres. Il devait la jouer fine à partir de maintenant.

– Vous avez pris un plaisir sauvage à assassiner votre femme et ses parents cette nuit-là. Un plaisir que vous avez voulu éprouver à nouveau n’est-ce pas ?

– Pas du tout.

– Alors pourquoi les autres meurtres ?

Morel resta silencieux, hésitant. Plusieurs fois, il ouvrit la bouche sans qu’aucun son n’en sortit. Enfin, il reprit:

– Après trois jours enfermé chez moi, les premières lettres sont arrivées. On m’avait vu cette nuit là.

– Vous voulez me faire croire que toutes vos victimes ont essayé de vous faire chanter ? Je n’y crois pas.

Le suspect n’avait pas nié lorsque Tergal avait mentionné d’autres crimes. Morel continua :

« Une semaine plus tard, deux lettres maladroitement écrites sont arrivées le même jour dans ma boîte. « J’AI TOUT VU, METTEZ 1000 FRANCS DANS LE TRONC DE L’ARBRE DU PARC A MINUIT DEMAIN OU JE DIT TOUT »

L’autre était du même acabit et exposait les mêmes exigences dérisoires. Le lendemain, à minuit, je déposai donc les deux enveloppes de billets dans le tronc d’arbre du parc. Un mois après l’incident, j’étais prêt à reprendre le travail. La police suivait une fausse piste et mes maîtres chanteurs n’en demandaient pas davantage. Me croyant tiré d’affaire, je tentai tant bien que mal de reprendre le cours de ma vie.

Mais une autre lettre est arrivée un matin de septembre, celle-ci bien différente des premières. Chaque caractère, rouge écarlate, était minutieusement découpé et collé sur le papier :

«  Vous avez 48 heures pour tuer l’homme et la femme qui vivent au 24 de l’avenue des amarantes. La manière importe peu, mais ne touchez pas à l’enfant. Inutile de vous dire que vous n’avez pas le choix si vous ne voulez pas finir sur le billot. »

La nuit même, j’égorgeai dans leur sommeil les époux Balandier.»

Une semaine passa, entre terreur d’être découvert et culpabilité écrasante. Puis une autre lettre arriva, exigeant de moi deux autres meurtres… Deux gamins du quartier…

– Jean Malfilâtre et Raoul Talvast… fit Tergal dans un souffle.

Le suspect baissa la tête, contempla le carrelage sombre du commissariat et se mit à pleurer en silence. De longues minutes durant, il n’entendit plus que le son de la frappe de l’adjudant sur la machine à écrire. Son destin lui avait été volé cette nuit de juillet où il avait succombé à la colère. Il était devenu un monstre. Les yeux remplis de larmes, il releva la tête. L’adjudant, les bras croisés le regardait d’un air sévère. Il tenait à la main une feuille de papier sur laquelle étaient collées les petites lettres rouges.

« Nous n’en avons pas encore terminé. » Tergal touchait au but.

Il lui tendit la lettre : « reçue ce matin même ».

Stupéfait, le suspect se mit à lire :

« Cher adjudant Tergal, l’homme que vous poursuivez, l’auteur de tous ces meurtres, s’appelle Morel, Adrien Morel. Convoquez-le, il craquera facilement, pour peu que vous le fassiez parler. Mais laissez-moi plutôt vous raconter.

La nuit où je fis la connaissance de l’homme en face de vous, je fus fasciné par la vue de sa colère débridée. Mes deux amis et moi admirions en silence la danse du couteau qui déchirait la chair. J’avais enfin trouvé l’instrument de ma vengeance. Voyez-vous, lui et moi, nous sommes semblables. Comme lui, les années de ma courte vie ont été marquées par l’humiliation. Des êtres comme nous ne doivent pas survivre, nous sommes des monstres dévorés par la rancœur et la haine. Dans des cas comme ça, il vaut mieux tout détruire pour tout recommencer.

D’abord, je lui ai fait tuer mes parents, ces ordures insensibles, inconscients de l’être qu’ils façonnaient à coups de bâton. Puis je lui ai fait tuer les deux autres, Jean et Raoul, ces pitoyables vermines prêtes à faire chanter un homme pour de l’argent. Enfin, je lui ai assigné une dernière mission, mettre fin à ma misérable vie et du même coup, en vous le livrant, nettoyer le monde de nos deux souillures.

Au moment où vous lirez ces mots, je serai mort de ses mains.»