Les cloches tintaient dans la collégiale de Douai en ce dimanche matin pluvieux. Au troisième rang se trouvait un tout jeune homme pris dans la contemplation du célèbre triptyque de Lombard, figurant la naissance du Christ. Quand il revenait à Douai, il aimait s’enivrer après la messe du parfum de l’encens mêlé à celui de la poussière des siècles, si propre aux églises. A cela s’ajoutait le devoir de son entretien mensuel avec monseigneur Baudricourt. L’abbé, faisant office de directeur de conscience pour la famille Lejosne de l’Espierre, avait pris sous son aile le petit dernier dans lequel il fondait bien des espoirs.

— Gaspard, mon fils, j’ai appris la nouvelle ! fit-il en marchant à grandes enjambées vers son pupille. Quelle joie ! Enfin nous allons pouvoir nous mettre à l’ouvrage !

Un peu surpris par l’irruption du prêtre, Gaspard fut arraché à son extase; et c’est avec un léger tournis qu’il posa le regard sur son mentor. L’expression radieuse qu’il arborait tranchait avec l’homme austère et inflexible qu’il connaissait. Il lui emboîta le pas jusqu’à la sacristie.

Gaspard était familier de l’endroit, théâtre de ces tête-à-tête rituels depuis bientôt vingt ans. Chaque fois qu’il était entré dans cette pièce pour écouter déclamer Baudricourt, il s’était senti pénétré par cette puissance fabuleuse, ce feu ardent qui lui avivait l’âme et renforçait sa foi. L’abbé avait déversé dans cette âme neuve tout le flot de sa rhétorique exaltée. Il avait initié le garçon aux attraits du merveilleux catholique, à ses anathèmes impérieux, à ses rites ancestraux pétris de symboles et d’odeurs douceâtres. Aujourd’hui toutefois, l’entrevue prenait des allures de célébration.

— Je dois dire mon Père que mes récents succès n’ont pas empêché mon esprit de s’abîmer dans la Naissance.

— Voilà mon enfant une attitude conforme à nos espérances. Voyez donc la puissance de notre foi, inspiratrice des plus grands maîtres à travers les siècles. Et voyez encore à quoi le monde moderne les emploie: ce pauvre Lombard sur un billet de cent francs belge ! Quelle image mon fils, quelle image… Qu’importe, notre mission consiste désormais à rétablir l’ordre des choses. Quand prenez vous votre poste ?

Fraîchement diplômé de la prestigieuse école nationale d’administration, Gaspard proposa ses services au ministre de l’Intérieur; un mondain ami de la famille qu’il prenait pour un parfait imbécile et qui s’était frayé un chemin, on ne sait comment, jusqu’au cœur d’un État en décrépitude. L’ambition de Gaspard et son entourage était d’infléchir cette âme stupide au projet du retour de Dieu dans l’État. Le ministre avait bien sûr accepté sa candidature, trop inquiet qu’il était de perdre l’appui d’une maison si éminente.

Au bureau le lundi matin, il fit la connaissance de ses collègues de travail au ministère: des bureaucrates avides d’avancement dans leur carrière. Puis il remarqua une jeune femme plongée dans une intense concentration et qui, recluse à un petit bureau, jouait du stylo plume avec passion. Cette vision le transperça comme la foudre déchire le ciel bleu. Sa peau laiteuse contrastait divinement avec le noir corbeau de ses cheveux raides qui lui cascadaient jusqu’au milieu du dos. Ses grands yeux noirs se plissaient sous l’effort de la concentration et elle mordillait légèrement de ses dents blanches les lèvres rouges d’une exquise petite bouche. Une robe couleur de neige à petits motifs noirs, dont l’étoffe semblait faite d’eau pure, épousait parfaitement son corps svelte. Le désir et la colère de Gaspard s’embrasèrent: cette femme il la connaissait. Salomé était une jeune et brillante juive de sa promotion de l’ENA qu’il avait toujours regardée avec un mélange de désir pour elle, de dégoût pour lui. Horrifié par l’ouragan que Salomé provoquait en lui, il s’était employé à toutes sortes de mortification et de pénitences. Pourtant chaque jour il en retombait fou amoureux. Il se perdait des heures durant dans la délicieuse courbure de ses épaules nues les jours d’été, dans le jais de ses cheveux fraîchement lavés et embaumant la fraise, dans l’hypnotique petit balancement du pendentif qui venait doucement heurter son cou délicat. Il s’efforçait de faire fi, lorsqu’il disciplinait son regard, de l’éblouissante lumière qu’elle semblait émettre au coin de son œil. Sa dernière année avait été un supplice, elle était devenue au fil du temps une femme si sublime que la regarder devint comme une brûlure vive et pénétrante qui s’infiltrait jusqu’à son âme. Il l’identifia à l’Envie, à la Luxure, au Diable.

Et là voilà ici, alors que sa mission débutait ! Il se rendit subitement compte du temps qu’il avait encore passé à repaître ses yeux du spectacle de sa beauté surnaturelle. Il fulmina de rage et de honte après s’être senti défaillir alors que la jeune femme léchait la partie collante d’une enveloppe. Au bout d’une semaine, Gaspard était convaincu que sa présence entraverait son succès : il l’aimait, il la désirait chaque jour plus intensément, chaque fois pour une raison différente. Il rentrait du bureau le souffle court et s’aplatissait le dimanche devant l’autel en se tordant les mains. Rien n’y faisait. Il en tomba fou. Il se mit à échafauder des plans atroces de viols, de meurtres sanglants, de crucifixions vengeresses.

Alors un jour, emporté par le tourbillon de ses déchirements, il se résolut à l’attendre sur le parcours de son sport matinal. Lorsqu’elle apparut, son regard se porta sur le chronomètre qu’elle portait au cou, et qui rebondissait légèrement sur sa poitrine; ultime manifestation de sa propre impureté. Il surgit de la ruelle et se figea devant elle. A peine eut-elle le temps de lever les sourcils qu’il enfonça profondément dans son cœur la pointe d’un long clou de fer. Il regarda son vêtement s’imprégner de sang puis son corps si beau choir comme une plume vers le sol. Haletant, couvert de sueur, il tourna les talons et s’évanouit dans l’épaisse brume matinale.