« Oh, celui-ci est fichu » fit un gentilhomme en cuirasse ouvragée.

« Oui, je me suis lassé de votre compagnie depuis longtemps, rien de mieux qu’une nouvelle tête pour briser l’ennui » ajouta un moine obèse en tenue de bure.

Tous chuchotaient derrière la fileuse, qui ne laissait paraître qu’un demi-sourire. Ses lourdes paupières recouvraient presque entièrement son regard oblique, posé sur son ouvrage.

« Vous croyez qu’elle va le prendre ? » demanda, surexcité, un adolescent malingre aux yeux comme des soucoupes.

« C’est évident » asséna un quatrième homme, vêtu d’un long imperméable beige. C’est toujours ainsi qu’elle procède. »

Dans la plus petite chambre d’un hôtel miteux de la banlieue d’Aberdeen, un homme en costume se tenait debout. Albert Fisch venait de prendre possession des lieux pour la nuit. A peine était-il entré qu’il s’était figé devant la tapisserie qui recouvrait entièrement le mur du fond. Malgré tous ses efforts pour bouger, ses jambes restaient comme coulées dans du béton. Dans sa contemplation, il avait perdu toute notion du temps, et voilà maintenant qu’il s’imaginait entendre une sorte de conversation entre les différents personnages de la composition. Des chuchotements d’abord, puis des mots de plus en plus intelligibles. Drôle de composition d’ailleurs : que faisaient ensemble cette espèce de marquis, ce moine, ce gamin crasseux et ce drôle de détective ? Sans compter les autres visages bigarrés qui se perdaient en arrière-plan. Après en avoir analysé chaque détail, la tapisserie lui parut très ancienne, mais progressivement, son champ de vision se rétrécissait. Son attention se focalisait sur la jeune femme penchée sur son métier à tisser. Son air de madone et son sourire discret le fascinaient. Puis, les bords de la tapisserie devinrent noirs et il ne vit plus qu’elle, entourée par des visages d’hommes derrière ses épaules nues. Leurs regards, dirigés vers lui, s’illuminèrent.

« Ça commence ! » gloussa une voix.

Terrifié, l’observateur impuissant vit les mains fines de la fileuse s’animer. Doucement d’abord, puis de plus en plus rapidement, la roue tournait. Albert ne voyait plus que ces mains blanches qui s’agitaient, tout le reste était plongé dans le noir. Des picotements apparurent partout sur sa peau, comme des aiguilles qui le transperçaient. Il aurait voulu courir, crier, appeler à l’aide. Rien n’y faisait.

Bientôt, tout ne fut que ténèbres. Il se réveilla lorsque les rayons du soleil traversèrent les persiennes. Tout semblait normal dans la chambre. Lorsque Albert tenta de se lever, une vive douleur l’immobilisa. Il se sentit comme violemment tiré en arrière.

« Aïe, je ne recommencerais pas si j’étais vous. C’est inutile. »

Albert se tenait droit, son attaché-case à la main, entre le gentilhomme et le moine. Devant lui, courbée sur son ouvrage, la fileuse était redevenue immobile.

« Vous vous y ferez, comme nous tous. » fit le moine d’un ton résigné.

« Voyez le bon côté des choses, nous avons l’éternité pour discuter » dit joyeusement le gentilhomme.

Albert voulait hurler mais il ne produisait aucun son. Ses lèvres n’avaient même pas remué.