L’attirance pour le monde est-elle une fonction innée ? Tout être humain doit-il prendre une place dans la civilisation et la communauté des hommes ? Doit-il s’efforcer de trouver un domaine de compétences et s’y jeter corps et âme ? Que faire si la vision qu’il a construite du monde s’apparente à un jugement négatif et désenchanté sur celui-ci ? Doit-il s’y contraindre et s’efforcer de s’y intégrer ? Comment alors trouver les ressources nécessaires pour y parvenir ? Comment susciter de la motivation, de l’envie à l’égard d’un objectif qui lui semble biaisé ?

L’envie d’y participer est initialement contrainte par la nature du cadre. Le cadre est-il formé par des valeurs qui entrent en résonance avec l’individu, qui sont susceptibles de lui apporter ce qu’il recherche ?

Si l’on me demande quels aspects du cadre civilisationnel actuel serait susceptible d’allumer la flamme de mon être, je serais bien incapable d’y répondre. La seule réponse envisageable serait la suivante: mon seul intérêt pour le monde serait de le détruire pour mieux le reformer, faire fondre l’airain dur et froid pour le ramener à un état bouillonnant n’attendant que d’être reformé. Mais alors l’airain redeviendra dur et froid, même s’il prend une autre forme. Le cadre se doit donc d’être mouvant. Si l’on débarrasse alors la civilisation de ses lois, de ses règles et de ses normes, peut-on encore parler de civilisation ? Je ne le pense pas. Une civilisation sans codes, sans ligne directrice et sans principes n’est pas une civilisation.

Reste alors l’individu. J’ai, malgré la multitude de déterminations qui me traversent, une plus grande prise sur mon être que j’ai de prise sur la structure. Le secret serait donc alors l’individualisme ? La création du monde intérieur ? Puisque je ne peux pas modifier une réalité honnie, il suffit d’en créer une alternative au sein même de mon être. Mais alors, comment établir le rapport à l’autre ? Si je créée un monde, comment rompre la solitude liée au fait d’en être le seul et unique habitant ? Car Aristote ne s’y trompait pas, l’Homme est, pour le meilleur et pour le pire, un animal social. Il faut alors je pense inviter les autres à visiter ce monde intérieur, faire de son être la vitrine du monde qui m’habite. Dès lors plusieurs écueils font leur apparition. De quelle manière décrit-on ce qui est intériorisé, ce qui touche à l’affect et à la perception, comment faire aimer cet univers nouveau, comment attirer à soi des personnes qui ne partagent pas cette vision désenchantée du réel ? Soit, me direz vous, attirons ceux qui comme nous ne sont pas satisfaits du cadre. Le deuxième écueil est de nature éthique. L’autre, même s’il se trouve dans les mêmes dispositions vis-à-vis du réel, n’est peut-être pas conscient du pourquoi de son insatisfaction. Il s’agit alors de ne pas céder à l’état de vulnérabilité d’un individu qui n’a pas déterminé les causes de son propre mécontentement en lui proposant de voir à travers son propre prisme. En clair, il est nécessaire de ne pas instrumentaliser nos deux désarrois à des fins manipulatrices, de ne pas devenir une sorte de gourou. La mélancolie est un instrument dangereux à la fois pour soi et pour les autres. Pour soi pour des raisons évidentes: porteuse d’émotions négatives et de solitude, elle est l’antichambre du suicide. Pour les autres parce qu’elle permet de développer une critique émotionnelle, puissante, radicale et donc extrêmement convaincante du monde. Parler avec son cœur, même si c’est un cœur meurtri produit des effets dévastateurs sur des personnes influençables, et nous le sommes tous. Il faut alors prendre garde de ne pas précipiter l’autre dans sa propre désillusion.

Le mélancolique fait donc face à une solitude à la fois subie et choisie. Destructrice et protectrice.

Revenons sur la perspective individuelle. Trouver les raisons de son mal-être est déjà un travail de longue haleine, mais savoir quelle attitude adopter face à celui-ci peut se révéler très difficile. Comme en témoignent les questions posées en ouverture. J’en suis personnellement encore bloqué à ce stade. Le risque auquel je suis confronté est celui du renfermement sur soi, qu’il soit par désintérêt pour les autres ou par peur de l’incompréhension. On ose de moins en moins, on se ferme de plus en plus et les autres se désintéressent de nous, accentuant encore la solitude. Puis on finit par perdre l’habitude de la communication qui nous paraissait jusqu’alors comme une aptitude naturelle. On se met à réfléchir au ton qu’on adopte, à nos prises de position. On perd de se spontanéité, on parasite son esprit de calculs, d’anticipations et de surinterprétations. En bref, on devient fou, fou du contrôle de la moindre interaction, jusqu’à ce qu’on finisse par la fuir. On devient muet et inaudible alors qu’on désespère d’être entendu, de trouver ses semblables.