Phobo récurait la cuve à Sorokin. Le prodigieux gaz liquéfié, indispensable aux voyages stellaires,dégageait une sorte de poisse gluante, toxique et corrosive lorsqu’il était converti en énergie. Le travail des « Naturels » comme Phobo consistait à protéger la machinerie de Prométhée de ces déchets. C’était le dernier jour qu’il passait ici, au milieu des vapeurs qui lui donnaient le tournis. Bételgeuse était sur le déclin et bientôt, la gigantesque planète d’acier voguerait vers une nouvelle étoile à exploiter. Le temps du voyage, on le réaffecterait ailleurs, sûrement à la décharge.

Débarrassé de sa combinaison de travail souillée, il se mit en route vers le quartier des Naturels. Tous vivaient ici, à deux pas des cuves.

Il habitait avec ses parents un amas de ferraille entassée qui leur tenait lieu de maison. De pareils édifices s’agglutinaient tout autour et formaient des quartiers qui s’étendaient à perte de vue. A l’horizon, les toits s’évanouissaient dans la nuit perpétuelle : jamais la lumière n’atteignait les bas-fonds de Prométhée.

Au coin de la rue, un opérateur diffusait un hologramme à une foule silencieuse. Phobo n’y prêta pas attention. Il poussa la porte de chez lui et s’assit autour du poêle qui ronflait au milieu de la pièce. Son père agitait les braises d’un air absent.

– Tu as vu le message ? Demanda-t-il sans se retourner.

– Non. De nouvelles consignes ?

– Oui, les prométhéens préparent le départ. Comme à chaque fois, ils ont refait les calculs : ta mère et moi ne seront bientôt plus rentables. Nous atteindrons l’optimum dans une semaine. C’est à dire la veille du grand voyage. Nous avons pour consigne de nous auto-détruire avant le 23. J’ai regardé pour toi, les nouvelles prévisions te donnent encore 38 ans, 24 jours et 7 heures, dans des conditions normales. Continue ton travail et sois efficace. Les prométhéens te permettront peut-être d’engendrer toi aussi. Alors ta contribution s’étendra au-delà de ta mort.

– D’accord, je vais me coucher. Où est mère ?

– Dans ta chambre. Elle avait besoin de ton opérateur. Les nôtres nous ont été retirés.

Phobo pénétra dans la chambre. La vieille femme lui tournait le dos et, penchée sur A9S semblait absorbée par les images que diffusait l’androïde personnel de Phobo. A peine eût-il le temps d’apercevoir quelques couleurs vives entremêlées que Bherna stoppa aussitôt sa contemplation et désactiva la machine. Elle se retourna vers son fils, le visage neutre :

– Bonsoir. Tu es au courant ?

– Oui, père m’a dit.

– Tout ceci est à toi désormais fit-elle en balayant la pièce du regard.

– Je sais. Quand partez-vous ?

– Probablement dès demain. Dans les circonstances actuelles, nous sommes un poids. Les chiffres le montrent.

– Alors adieu.

Elle se dirigeait vers la sortie lorsque soudain, leurs regards se croisèrent. Ses yeux gris pâle brillaient d’une lueur étrange et paraissaient humides. Ses sourcils formaient un angle obtus qui descendait vers ses tempes. Ce regard le pénétra tout entier, et bien après que sa mère ait quitté la pièce, Phobo restait comme pétrifié. En lui se mêlaient des flux inconnus, des frissons parcouraient son corps. Ses yeux le brûlaient, comme lorsque les fumées toxiques du Sorokin lui parvenaient au visage. Mais cette fois, c’était différent. Il le sentait. Était-il malade ? Après tout, les Naturels comme lui, à la différence des Prométhéens, étaient encore sujets à l’influence des microbes et autres virus. Il sanglota encore des heures durant, blotti dans son lit.

Il passa la nuit à se retourner sans cesse sans parvenir à trouver le sommeil. N’y tenant plus, il s’adressa à l’androïde inerte assis dans un coin sombre de la pièce. Son état d’excitation nerveuse devait assurément avoir quelque chose à voir avec sa mère… Qu’était-elle en train de faire lorsqu’il avait pénétré dans sa chambre, hier soir ?

« A9S, activation » murmura-t-il dans le noir.

Les yeux de l’androïde s’allumèrent.

– Que puis-je pour vous, maître ?

– Je veux un rapport de tes dernières fonctions utilisées.

– Dernière utilisation : fichier enregistré, « héritage ».

– Ouvre-le.

L’opérateur projeta le contenu du fichier sur le mur sale de la chambre et se mit à parler.

« Les naturels, pourtant si méprisés et traités comme de la vermine, possèdent quelque chose que les prométhéens n’ont plus. Emportés par l’arrogance, ils s’en sont débarrassé, réduisant l’existence à la matière et au calcul. Mais il y a autre chose, un autre monde qui les terrifie et auquel nous seuls pouvons accéder »

Le texte disparut et fit place à la représentation d’une scène où l’on voyait un homme nu lever les yeux vers un ciel d’or. A9S reprit :

« Les prométhéens ne sont que l’aboutissement d’un processus bien plus ancien. Ils sont l’incarnation de la négation du Bien, du Beau et du Vrai. La pitié que j’éprouve pour eux n’a d’égale que ma haine. Voilà précisément ce dont ils sont incapables. Phobo, tu dois retrouver ta vraie nature, celle inscrite dans tes gènes. Laisse-moi t’aider à réveiller ton âme. »

Cette nuit-là, Phobo fit connaissance avec l’Art. Plaisir, tristesse, joie, terreur, désespoir… autant de sensations qu’il découvrait et sur lesquelles il était incapable de mettre des mots, lui qui n’avait jamais connu que le travail. Comme tous les naturels, il pensait être né pour ça, rien d’autre.

Et pourtant, la vie lui semblait bien plus vaste tout à coup. Elle perdait le sens qu’il lui avait toujours donné, mais portait en elle des possibilités nouvelles.

Au matin, il se sentait un autre homme. Les larmes aux yeux, il se précipita hors de sa chambre. Il voulait serrer ses parents dans ses bras, leur dire qu’il ne voulait pas qu’ils partent. Un irrépressible besoin de proximité avec eux exigeait d’être satisfait. L’affection se mua d’abord en une profonde tristesse lorsqu’il entra dans la pièce vide, puis en une rage inextinguible. Le dernier message de Bherna avait eu l’effet escompté, Phobo s’était éveillé; et avec lui, tout un monde enfoui ressurgissait.