Cette année, Diego venait d’avoir 9 ans. Il se sentait plus fort, plus courageux que l’année dernière. Cette année, il pourrait suivre Poco et les autres par delà la forêt de Viracocha, ce 21 mars.

Car l’année dernière, Diego avait voulu savoir où se rendaient tous les animaux de la ferme de ses parents, ce jour de printemps, mais l’intimidante forêt de pins, éclairée par la pâleur de la lune et parcourue par les cris des hiboux l’avait effrayé. Cette année, la peur ne gagnerait pas. Toute l’année il s’était préparé pour ce jour. Mais ce jour arriverait-il ? Les animaux partiront-ils de nouveau de la ferme le jour du printemps ? Aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir, ils l’avaient toujours fait.

Le matin du 21, Diego se leva tôt. Bien décidé à jouer les détectives il se rendit à la mare aux canards, derrière la maison. Il y fit la découverte d’un étrange manège : la cane prélevait à chacun une belle plume colorée et la mettait à l’abri dans un tronc d’arbre creux. Plus étrange encore, les grenouilles traînaient sur les berges nénuphars et roseaux, aidées dans leur tâche par jusqu’au plus petit des têtards. Là, les martins pêcheurs et quelques aigrettes enroulaient grâce à leurs becs les feuilles qui séchaient au soleil.

Après avoir fait le tour de la ferme et de ses environs, Diego vint trouver Paloma, sa maman, alors qu’elle filait la laine des alpagas. Il lui parla longtemps du comportement étrange des animaux, mais Paloma, sans lever les yeux du métier à tisser, ne prit pas son fils au sérieux. Les larmes de Diego commençaient à lui monter aux yeux et, de colère, il serra fort ses petits poings. Il allait crier et se mettre à pleurer lorsque son regard se porta sur les centaines de fourmis qui sortaient du panier dans lequel sa mère piochait la laine. Chacune d’entre elles portait sur son dos des petits morceaux de fourrure qu’elle emportait à l’extérieur, en passant par un trou dans la porte de bois.

Diego sentit la peur revenir. Sa mère ne pouvait pas ne pas voir les fourmis. Et pourtant, elle faisait comme si de rien n’était. Lui jouait-elle un tour ? Ou bien était-il devenu fou ? Chamboulé par tout ce qu’il percevait, Diego avait besoin de prendre l’air. Mais alors qu’il arpentait les rues du petit village, rien ne lui parut normal. Les pigeons sur les fils électriques roucoulaient de manière complice, les chats s’enfuyaient en courant, l’air occupé, dans les ruelles sombres. Impossible pour Diego de penser à autre chose. Il déambulait dans les rues poussiéreuses  lorsqu’il tomba sur Pachamama, une vieille femme du village qui vivait recluse dans une petite maison lugubre. Tout le monde lui avait toujours parlé d’elle comme de quelqu’un qu’il fallait éviter. On la disait un peu folle. En apercevant Diego et son air préoccupé, elle posa son balai contre la porte et le regarda. Lorsque Diego plongea ses yeux dans ceux de Pachamama, celle-ci se mit à lui sourire. Diego suivit son regard qui se porta sur les poules du voisin, occupées à collecter des brindilles qu’elles entassaient à l’entrée du poulailler.

– Toi aussi tu les vois, n’est-ce pas petit ? Lui demanda-t-elle.

Diego hocha la tête. Le sourire de la vieille femme s’élargit. Sa bouche édentée était un peu effrayante mais savoir qu’il partageait ses visions avec elle le rassura.

– Oui, c’est comme si tous les animaux se préparaient à quelque chose. Mais quoi ?

– Ho ho, ce petit est plus malin qu’il n’en a l’air ! fit Pachamama en ricanant. Je peux t’en dire plus si tu veux, mais tu vas devoir faire quelque chose pour moi en échange.

Diego se sentit soudain mal à l’aise.

– Qu…que voulez-vous que je fasse ?

Pachamama éclata d’un grand rire.

– Viens donc boire le thé avec une vieille dame !

Diego entra avec appréhension dans la maison. A l’intérieur, tout était plongé dans la pénombre. Une fois la porte refermée, seuls les rayons du soleil qui passaient entre les planches permettaient d’y voir à peu près clair.

– Assieds-toi mon garçon, j’apporte le thé.

Diego balaya la pièce du regard. Hormis le petit coin où Pachamama faisait bouillir de l’eau au dessus d’un poêle, toute la maison était remplie jusqu’au plafond de livres et de bocaux étranges. Le haut des étagères était garni de plantes qui tombaient au sol dans une cascade de feuilles.

– Tu sais, peu de gens sont si observateurs que toi. Lorsque les enfants deviennent des adultes, ils ne font plus attention au monde qui les entoure. Dis-moi gamin, tu aimes les animaux ?

– Oh oui, beaucoup. Je passe mes journées avec eux. Mais aucune ne ressemble à la journée d’aujourd’hui. Les animaux m’ignorent. On dirait qu’ils sont tous occupés à quelque chose d’important.

– Sais-tu quel jour nous sommes ?

– Le 21 mars répondit aussitôt Diego.

– Le jour du printemps. Un jour célébré partout dans le monde, depuis toujours.

– Vous voulez-dire que les animaux aussi fêtent le printemps ?

– Bien sûr qu’ils le fêtent ! Les yeux de Pachamama s’illuminèrent. Tout va se passer ce soir Diego, va voir par toi-même, là bas, au cœur de la forêt de Viracocha.

– Vous allez m’y emmener ?

– Non, tu dois y aller seul.

Diego sorti de chez Pachamama au crépuscule. La forêt de Viracocha n’était qu’à quelques pas du village mais pour lui, c’était comme partir en voyage. Qu’allait-il y découvrir ?

La forêt était étonnamment silencieuse : Diego n’entendait que le bruit de ses pas dans les broussailles. Il ne pouvait s’empêcher de sursauter chaque fois qu’une branche craquait sous son pied. Soudain, il entendit dans le lointain le murmure d’une flûte de pan. « Ce doit être la fête ! » se dit-il. Il se décida à suivre le son de l’instrument dans le noir jusqu’à parvenir à une clairière éclairée par la lueur de la lune.

N.B: la consigne autorisant jusqu’à 7500 caractères, je poste la fin en commentaire.