Je suis au moment où j’écris ces lignes, la proie d’un douloureux processus pourtant universellement je crois, partagé par tous les êtres humains: la prise de conscience de mon existence, en tant qu’être physique et conscient, qui peut souffrir et disparaître comme le sable éparpillé par le vent qui en sépare les grains et les essaiment si loin que l’on peut presque dire que le sable en tant qu’entité n’existe plus.

Je découvre pas à pas, dans la douleur et l’angoisse que la vie préservée de l’esprit est indissociable de celle périlleuse du corps physique. Aussi banale et évidente que puisse être cette constatation, j’avais toujours évité soigneusement par les mécaniques de l’inconscient stimulé par les conditions d’existence de mon époque, cette corrélation indestructible, cette contrainte absolue que mon corps et mon esprit étaient entremêlés. J’avais tout misé sur le deuxième que j’estimais protégé puisque intangible, immatériel et invariablement traité le premier comme un objet sans importance: « tout est dans la tête » faisait office pour moi de mantra qui régissait l’entièreté de mon existence. Si bien que j’essayais à toutes forces, jour après jour d’expérimenter au présent, un futur que j’imaginais libéré des contraintes du corps, un être humain transfiguré en une entité spirituelle pure, sans corps physique. Les véhicules sans conducteur semblent faire partie du spectre des fantasmes futuristes de notre société, mais moi c’était bien l’inverse que je fantasmais: un conducteur sans véhicule.

Peut-être suis-je ce qu’on appelle trivialement un « attardé » ? Ou bien encore un « estropié » de l’existence ? Parce que s’il y a bien une chose qui semble élémentaire à tout un chacun, notamment enseignée à l’aube de l’existence par les expériences de la douleur et du plaisir, c’est que des facteurs extérieurs à nous-mêmes font subir à notre corps toutes sortes de stimulis et modifient ainsi notre rapport au monde. Alors notre psyché comprend d’elle-même que l’enveloppe physique est à ménager, à entretenir, qu’elle joue un rôle important dans notre sauvegarde.

Il est bien entendu que tout cela m’est connu comme à tout un chacun, mais l’anomalie réside dans mon incapacité à vraiment l’intégrer; comme lorsque l’on vous enseigne à l’école les rugosités d’une vie d’esclave de l’antiquité, ou bien que l’on vous serine le nombre de victimes de telle bataille sanglante: vous connaissez ce fait désormais mais il est si éloigné de la réalité de votre vie, si dissonant avec l’expérience que vous avez du quotidien qu’il vous parait inconcevable qu’un jour vous fussiez à la place du troufion massacré ou considéré comme une bête de somme.

Je grandis et me structurai dans cette folie, dans cette inconscience que tout est théorisable, tout peut être isolé de l’expérience par la rigueur d’un esprit savant qui rendait ainsi inutile la pratique. A quoi bon faire l’expérience des choses puisqu’il est possible par avance de composer l’ensemble des possibles et leurs conséquences ? La magie de la découverte pour moi ne se faisait que lorsque mon esprit était parvenu à circonscrire l’ensemble des données existantes et des résultats potentiels. Alors il me semblait inutile d’aller plus loin. D’abord parce que j’avais la vanité, imputable à ma puérilité, de croire que je n’avais rien omis, que je ne m’étais trompé nulle part dans mon raisonnement. Mais j’étais également mu par la peur et par extension la lâcheté: que se passerait-il si j’avais tort, si l’imprévu avait tout à coup décidé de s’immiscer dans mon petit laboratoire psychique ? Quelles en seraient les conséquences sur ma personne ? Allais-je souffrir ? J’étais brutalement mis face à l’inconnu, à l’infini des probabilités, à la merci des démons du hasard. En un mot au chaos. La voici donc, l’angoisse originelle, le point névralgique de mes terreurs les plus sourdes. L’idée de perdre le contrôle, qu’un grain de sable vienne perturber la machine de mon esprit déifié, m’étais insupportablement douloureuse et proprement terrifiante. Alors je fuyais, et je continue toujours de fuir, trouvant refuge dans le confort de mon esprit. Érigeant ma conscience comme une arche indestructible aux hauts remparts protecteurs.

Mais je finis par m’y sentir seul, par y tourner en rond, me cognant contre ses murs, m’éraflant contre la pierre. Mon havre si doux se muant progressivement en prison. Je devins alors une bête troglodyte, pâle et décharnée, aigrie et vociférante dans le noir. Arpentant les mêmes recoins encore et encore j’entrepris, plutôt que d’en sortir enfin, d’agrandir ma prison. Je nourrissais alors mon esprit par tous les moyens; engraissant ainsi sans m’en rendre compte les cerbères qui gardaient farouchement closes les portes de ma tendre prison.

Malgré ce constat du déséquilibre dans ma structuration, je pris la décision d’en faire une force. Nombres d’êtres sont imparfaits, à mon image et également de manière différente. Il devenait alors urgent de donner corps à cette introspection, de faire l’inventaire de ce qu’elle m’avait révélé d’utile et d’exploitable. De faire de mes faiblesses, une force créatrice car il était bien trop tard pour changer totalement. Il ne me restait alors qu’une chose à faire: contribuer. Jeter ma personne telle qu’elle est dans le magma du collectif, faire entendre et comprendre ma singularité, chercher ma place et trouver la paix.