Après un siècle de mises en garde et de promesses non tenues, la Terre finit par s’embraser, prenant l’humanité au dépourvu. Le désert avait dévoré jusque nos régions les plus luxuriantes et la banquise s’était évaporée, libérant des glaces des bactéries millénaires. La quasi totalité de la population avait péri, calcinée par le soleil ou emportée par les pandémies. Seule une poignée d’hommes et de femmes survécut au désastre: des scientifiques et autres érudits, mais aussi des magnats en tout genre qui, ayant contribué massivement à épuiser la planète, s’étaient assuré une place pour la dernière aventure de l’humanité, celle de l’exploration spatiale. Voila 18 mois que l’Antarès et ses 150 passagers dérivaient à l’aveugle. Le vaisseau, un prototype bardé de capteurs et d’émetteurs  lançait constamment des messages de détresse et scannait l’espace infini.

Qiao, autrefois une éminente chercheuse en astrophysique à l’université de Tsinghua, n’en dormait plus. Son désarroi lui interdisait tout repos et la poussait à s’enfermer nuit et jour dans la salle des communications à jeter des bouteilles au hasard dans l’océan galactique. Aucune réponse ne lui était jamais parvenue. Lorsqu’elle relevait les dernières données glanées par sa batterie de scanners, sa volonté de trouver un corps céleste compatible avec la vie humaine devenait inébranlable. Alors elle se remettait à désirer, elle voulait tout reconstruire, que tout redevienne comme avant. Elle avait une soif inextinguible de stabilité pour que puisse se développer une humanité nouvelle. Elle s’imaginait bâtisseuse d’une civilisation plus juste et plus perenne, expurgée des folies qui avaient mené la précédente à la destruction. Malgré la précipitation relative dans laquelle la fuite s’était effectuée, des vaisseaux comme l’Antarès étaient dotés des ressources nécessaires à la survie de l’humanité: une base de données contenant l’ensemble des connaissances ainsi qu’une copie numérique du génome humain étaient contenues dans des centaines de serveurs. C’est l’Homme à la fois comme entité biologique et comme civilisation qui y sommeillait, prêt à renaître ailleurs. Dans ses visions, elle fantasmait cet homme nouveau: il serait un parangon de vertu et guiderait une société basée sur la sagesse et la modération. Sur le sol de la planète idéale qui apparaissait dans ses rêves, elle voyait s’élever de hautes tours qui fusaient jusqu’au soleil, symboles d’une humanité que le cataclysme avait transformée. Son esprit dérivait, et c’était comme un baume apaisant ses terreurs les plus noires… Cette oscillation dangereuse entre angoisse et euphorie la faisait sombrer chaque jour un peu plus dans la folie.

Alors qu’elle martelait frénétiquement les touches de son ordinateur, son regard fut attiré par une lueur inhabituelle. Ce qu’elle aperçut par le hublot lui donna la nausée. Frappée par le sinistre spectacle du clair de Terre, elle contemplait pour la première fois le cadavre fumant de l’ancienne planète bleue. La sphère était désormais grise comme la cendre et enveloppée dans un linceul de brumes ardentes. Une planète autrefois si belle et si riche, si propice à la vie était une rareté absolue, presque un miracle. L’éden s’était changé en enfer. Elle se sentit sale, se mit à haïr sa condition d’être humain. Se remémorant ses caprices ridicules et ses désirs égoïstes d’autrefois, elle maudit sa faiblesse. Malgré ses diplômes, ses recherches, ses titres et ses chaires, elle n’était qu’une humaine. Faible, lâche, égocentrique et destructrice. Le regard plongé sur la planète morte, elle resta paralysée, les yeux pleins de larmes de colère et de désespoir.
Presque machinalement, alors que tout l’équipage ou presque dormait, elle se rendit à la salle des serveurs. Il fallait en finir avec la triste histoire de l’humanité. Il fallait l’empêcher d’aller parasiter l’espace. Dans sa détresse, elle en était persuadée: sur Terre ou ailleurs, l’Homme serait toujours l’Homme. Impassible, elle présenta son badge aux deux factionnaires qui gardaient l’entrée.

-« Madame Liu Fang, vous êtes encore debout si tard ? »
– « Oui, j’ai besoin d’accéder au centre de données. »
-« Bien sûr, bien sûr allez-y ! Mais ménagez vous tout de même. Enfin, ça me rassure de savoir que vous donnez de votre personne pour tous nous sortir de ce merdier ! »
Elle esquissa une manière de sourire.

La salle était gigantesque, comme une cathédrale. Ici se déployaient d’immenses allées formées par les unités de stockage. L’endroit baignait dans la lumière bleutée des appareils. Elle s’installa au poste d’administration et ouvra l’utilitaire de gestion des données. Une simple pression de touche et tout témoignage de ce que l’Homme avait accompli dans son histoire millénaire serait supprimé. A supposer que l’Antarès soit le seul vaisseau à avoir pu quitter la Terre, alors elle mettait fin à la grande Histoire, fin aux idées, fin à la connaissance. Elle tuait Aristote, Archimède, Lavoisier, et tous les autres. Sa détresse était si grande, son âme si dévorée par la peur qu’elle céda. Un clic plus tard et le processus était lancé. Les fichiers se détruiraient les uns après les autres. Il ne restait plus désormais qu’à anéantir l’humain lui-même: elle répéta froidement la procédure pour effacer toute trace du code génétique. Elle redonnait sa chance à l’univers.

Imperturbable, elle ressortit et se dirigea sans bruit vers l’un des sas de dépressurisation qui donnaient directement sur l’espace. Après une grande inspiration, elle abaissa le levier de commande de la porte. Le bruit de l’alarme résonna et ce fut le dernier son qu’elle entendit lorsque son corps fut happé par le vide.